Nous sommes réunis aujourd’hui pour dire au revoir à mon père. C’est un moment empreint d’une profonde tristesse, mais c’est aussi l’occasion de lui rendre hommage, de dessiner une dernière fois le portrait de cet homme si singulier qui a tant compté pour nous.
Quand je pense à mon père, le premier mot qui me vient à l’esprit est l’authenticité. Papa était un esprit libre, un authentique libre-penseur. Il avançait dans la vie guidé par son propre bon sens et une immense bienveillance, refusant les béquilles idéologiques ou les pensées prêtes à porter que d’autres auraient voulu lui imposer. Il se méfiait des groupes, qu’ils soient politiques, religieux ou syndicaux. Il préférait, et de loin, défendre le libre arbitre et la responsabilité individuelle. C’était un rebelle conformiste : profondément intègre, respectueux des lois — je ne l’ai jamais vu faire quoi que ce soit d’illégal —, il portait pourtant une immense admiration aux insoumis. Ce n’est pas un hasard si toute la collection des disques de Georges Brassens trônait à la maison.
Papa était un homme de paradoxes touchants. Formé par l’armée, il était pourtant un antimilitariste convaincu, un pacifiste et un homme non violent… à quelques gifles bien méritées près, dirons-nous avec tendresse. Athée convaincu, il avait une sainte horreur des dogmes, au point de refuser inflexiblement de se convertir à l’aube d’un mariage religieux. Il avait aussi ce petit côté frondeur, un brin anti-américain, prêt à donner raison par principe à quiconque s’opposait à eux, sans pour autant jamais s’engager activement en politique. Il se méfiait des intellectuels prétentieux qui écrasent les humbles ; lui, l’homme de terrain, préférait la vérité des actes à la frime des grands discours.
Et ses actes, c’était avant tout ses mains. Mon père était une éloge vivante de la qualité des tâches manuelles. Méticuleux, patient, honnête et persévérant, il avait trouvé sa place parfaite dans l’aéronautique, un milieu où la rigueur, la précision et la prudence sont des lois. Tout ce qu’il entreprenait était pensé, appliqué, précisément réalisé. Qu’il s’agisse d’apiculture, de tapisserie, de maçonnerie, de mécanique, d’électricité ou de jardinage, il avait cette incroyable capacité face à un problème : il observait, imaginait une solution, et la réalisation était parfaite. Sa plus grande satisfaction ? Faire « mieux que le dessin ». Pour moi, il était ce magicien discret qui a toujours été en mesure de réparer ce que j’avais, dans mon impulsivité d’enfant ou d’adolescent, cassé.
Derrière cette rigueur se cachait un homme proche de la nature et des bêtes. Il était fasciné par ses ruches et le travail de ses colonies d’abeilles. Il était aussi ce chasseur occasionnel, qui revenait souvent bredouille, mais au fond, la chasse n’était qu’un prétexte pour s’offrir une journée de balade dans les champs avec les copains ou son frère Marceau. Il a cultivé son jardin, non pas comme un potager nourricier, mais pour le plaisir des yeux, transformant ses 600 mètres carrés en un petit paradis sur terre.
Papa était quelqu’un de peu expansif. Il était réservé, il ne traduisait pas toujours ses sentiments par de grands élans de phrases, mais sa sensibilité était immense. Elle se lisait dans le soin qu’il apportait aux choses, dans sa fidélité à ses valeurs, et dans l’amour silencieux mais indéfectible qu’il nous portait.
Aujourd’hui, le jardinier est parti, mais le petit paradis qu’il a créé en chacun de nous demeure. Tu vas terriblement nous manquer, papa. Merci pour ta droiture, pour tes mains réparatrices et pour ton esprit si farouchement libre.
Repose en paix.